Anonymous, on en parle avec Frédéric Bardeau.
Par Julien, à 16:49 :: Actus ICOM
A l'occasion de la déferlante médiatique qui touche les Anonymous, nous avons décidé de poser quelques questions à un spécialiste : Frédéric Bardeau, co-auteur du livre Anonymous, Pirates informatiques ou altermondialistes numériques ? *

Frédéric Bardeau (@fbardeau) a 37 ans, il est marié et a 2 + 2 + 1 enfants comme il le dit. Il travaille dans le domaine de la communication corporate depuis 12 ans (DDB & Co, Publicis Consultants, McCann Corporate) et s’est spécialisé depuis 9 ans en créant Trilogicom dans les problématiques liées aux stratégies Internet, principalement pour des acteurs du non-marchand (notoriété, buzz, philanthropie 2.0, fundraising / collecte, RP2.0…) et leurs agences conseil. il est aujourd'hui vice-président, et co-fondateur, de l'agence de communication responsable Limite.
• Frédéric, Nicolas et toi êtes arrivés au bon moment avec votre livre, alors
inspiration géniale ou coup de chance ?
F. BARDEAU : Coup de chance que Nicolas (Nicolas Danet, co-auteur du livre* NDLR) ait eu un ami dont l'oncle
soit éditeur et qui cherchait justement quelqu'un pour écrire sur
Anonymous, mais inspiration géniale de notre part de prendre sur notre
temps libre pour creuser ce phénomène incroyable dès novembre 2010 et
l'affaire Wikileaks en prétextant que l'analyse d'Anonymous pourrait
peut être nous aider à renforcer notre capacité de conseil aux
associations, fondations et ONG en matière de stratégie digitale...
• Pour toi quelle image colle le mieux aux Anonymous : robin des
bois, zorro, batman, les 7 mercenaires... ?
F. BARDEAU : Robin de bois ou pirates de caraïbes pour les médias,
mais en vrai le phénomène est tellement hétérogène que tout le monde
peut y projeter une image ou un symbole selon les opérations ou les
moments... donc ce qui leur va le mieux c'est quand même ce qu'ils se
sont créées : le masque de V pour Vendetta et la mythologie Anonymous !
• Plus sérieusement, Anonymous c'est la revanche du peuple ? ou bien
d'une partie du peuple bien nourrie et bien instruite quand même ?
F. BARDEAU : Je dirais les 2 car les hackers et l'hacktivisme sont
indissociables de l'élitisme, de la méritocratie et de la partie "du bon
côté du routeur" de la fracture digitale, et à ce titre il ne faut pas
perdre de vue que c'est un phénomène occidental, de pays développés et
qui pour l'instant ne change malheureusement pas grand chose à la
situation dramatique des milliards de gens qui vivent sous le seuil de
pauvreté ou des millions de gens qui subissent la dictature, en Syrie ou
ailleurs. Mais plus Anonymous grandit, plus il se démocratise et plus
il devient une bannière populaire qui fédère des mécontentements et des
revendications larges, on le voit maintenant dans les manifestations de
rues qui ne sont pas seulement contre ACTA ou Loppsi mais aussi pour une
autre idée du partage, pour une autre idée de la démocratie, pour
l'opendata, les logiciels libres, la fin de la censure ou du fichage,
les droits de l'homme... Et dans les pays qui se sont soulevés lors du
printemps arabe, on a pu voir des masques de V pour Vendetta dessinés à
la va vite sur des bouts de cartons par des manifestants dans la rue.
• Selon toi, quelles sont les actions Anonymous qui ont fait
avancer/bouger/changer la société ?
F. BARDEAU : Je pense que les grands faits d'armes Anonymous ont
fait bouger les lignes et que la globalité du symbole qu'ils
représentent influence le débat, les décideurs et l'opinion publique sur
les sujets liés à Internet. La Scientologie ne ne comporte plus en
terrain conquis sur le web depuis 2008, Wikileaks est devenu un concept
mondialement connu, des firmes de sécurité privées comme HB Gary,
Stratfor ou Symantec ne peuvent plus prétendre qu'elles protègent
d'Anonymous sans être contredites immédiatement et les dispositifs
liberticides qu'ils soient législatifs (Loppsi, SOPA/PIPA) ou
contractuels (ACTA) ne peuvent plus se déployer sans opposition ou sans
bruit.
• Peut-on imaginer demain des sections Anonymous rail, Anonymous
banque, Anonymous chimie... Anonymous est-il le syndicalisme de demain
?
F. BARDEAU : Non, Anonymous est une idée, une bannière, c'est le
seul point de convergence donc on a des Anonymous au Brésil qui sont
très différents des Anonymous US ou français, des Anonymous qui
s'intéressent au social, à l'écologie, aux droits de l'homme et aux
ayants-droits... mais ça reste Anonymous.
• Anonymous ne l'est plus tant que ça, alors déjà la fin ?
F. BARDEAU : "Ideas are bullet proof" disent les Anonymous. Les
opérations policières, les succès médiatiques ou la globalisation du
phénomène ne signeront pas la fin d'Anonymous car Anonymous est une idée
et que l'idée de se révolter de manière masquée contre l'oppression est
éternelle et immortelle. Anonymous n'est que l'expression d'une figure
qui s'est appelée Jacques au Moyen-Age (les jacqueries) ou Luther
Blisset dans les années 1980.
• Sinon ils sont contents de vous à la DRCI (Direction centrale du renseignement intérieur) ?
F. BARDEAU : Je pense que nous devons sensiblement brouiller les
cartes et rajouter à la complexité qu'ils doivent éprouver à analyser le
phénomène et le rendre d'autant plus résistant aux raccourcis
(criminels, terroristes...) car nous ne sommes pas des gauchistes ou des
anarchistes, je suis chef d'entreprise depuis plusieurs années, je n'ai
jamais eu de carte d'un parti politique ou été membre d'un syndicat,
nous portons un regard bienveillant mais analytique et neutre sur
Anonymous dont nous connaissons bien les limites et les atouts. Nous ne
sommes pas anonymes ou "tapis dans l'ombre" comme l'étaient soi disant
les membres du groupe de Tarnac : nous nous exprimons à visage
découverts, face aux médias et à qui veut nous entendre et
"l'Insurrection qui vient" que nous annonçons est pacifique et non
violente, elle s'apparente à un mouvement de désobéissance civile
numérique et à une nouvelle forme de militantisme.
• Un autre projet d'écriture dans les tuyaux ?
F. BARDEAU : Peut être la suite, ou peut être autre chose. Télécomix
nous intéresse beaucoup, les hackerspaces et les fablabs aussi. Mais
c'est clair qu'on a pas fini de s'intéresser à ces phénomènes émergents
car c'est ici, "à la limite", que se passent les choses les plus
importantes.

* De Frédéric Bardeau et Nicolas Danet
illustration de couverture : Martin Wolf
Titre : Anonymous
Sous-titre : Pirates informatiques ou altermondialistes numériques ?
Auteurs : Frédéric Bardeau, Nicolas Danet
Prix public TTC : 19,50
Broché : 208 pages
Éditeur : FYP Éditions
Collection : Présence / Monographie critique
Disponible en librairie.